Il m’arrive parfois de lire un livre qui me touche au plus profond, non seulement par son contenu et son message, mais aussi par la présence vivante de celle qui l’a écrit.
Jeanne Baillaut, l’autrice de ce troisième recueil de poésie libre intitulé Des larmes et des fleurs, est une jeune femme dans l’âme, âgée de 91 ans. Française, elle est née en Espagne où elle a vécu trois ans avant de rejoindre la France, où elle a grandi et vécu jusqu’en 1956. Cette année-là, elle voyage au Maroc, puis deux ans plus tard elle émigre au Canada, où elle réside encore aujourd’hui. Sa vie a été riche d’expériences et d’engagements, et elle a apporté à la communauté francophone sa sensibilité et sa contribution culturelle avec constance et générosité.
Les textes réunis dans ce recueil ne sont pas des poèmes au sens strict. Ils relèvent plutôt d’une prose poétique, d’une écriture qui s’apparente à la parole, faite pour être dite, entendue et ressentie. Jeanne elle-même l’exprime ainsi : « J’écris comme je parle… Ce que je trouve beau monte en moi comme la mer sur le rivage et s’épanouit dans les images de l’écriture. »
Dans ces pages, Jeanne Baillaut évoque avant tout ce qu’elle a vécu et son regard sur le monde. Son écriture suit les mouvements de sa sensibilité, oscillant entre contemplation et indignation, souvenirs et espérances.
La nature et le rythme des saisons y occupent une place prépondérante, comme en témoignent des textes tels que « Automne étoilé », « Matin de juin », « Les fleurs sauvages », « Clarté de janvier » ou « Litanies », où se déploie un regard attentif, émerveillé par la beauté simple et silencieuse du monde.
Mais cette sensibilité à la beauté n’exclut pas la lucidité. Jeanne réagit avec force aux injustices qu’elle observe, et lorsque la conscience se heurte à la violence ou aux abus de pouvoir, sa plume se fait tranchante. Certains textes, comme « Les rongeurs » ou « Il voulait être roi », révèlent cette indignation morale face aux souffrances et aux dérives des pouvoirs.
À côté de ces regards portés sur la nature et sur le monde, Jeanne explore également son propre parcours : les souvenirs d’une vie traversée par les épreuves et les apprentissages, son attachement au Canada, et l’absence douloureuse de son mari. Des textes comme « Jeanne la Rebelle », « La vie », « Je n’étais pas née », « Mais je suis née », « Repères », « Le magicien », « Ce pays que j’aime », « Jane Goodall », « Lettre posthume » ou « Et tu me manques », permettent de suivre ses souvenirs, de ressentir ses joies et ses blessures, et de mesurer la profondeur de son expérience. On y devine une grande sensibilité et une authenticité rare : le regard d’une personne qui a beaucoup vécu, beaucoup observé, et qui continue d’accueillir le monde avec un cœur attentif et généreux.
Pour ma part, je lis ce livre avec une émotion particulière, car au-delà de l’écrivaine, j’éprouve pour Jeanne Baillaut une profonde amitié et une estime sincère. En la lisant, il m’arrive de penser que ma femme Najia aurait aimé la rencontrer. Elles se seraient certainement entendues, partageant cette qualité précieuse d’être avant tout des personnes de cœur. Peut-être est-ce pour cela que le dernier texte, « Et tu me manques », m’a particulièrement touché : il a réveillé en moi le souvenir de celle qui demeure pour moi l’absente-présente.
Benyounès Saidi
Commentaires
Enregistrer un commentaire